Jeanne d'Arc, son modèle
TexteArticle paru dans Challenge le 12 avril 2006 « Femme stratège », « femme de guerre » et « femme de Dieu » « dans un monde confisqué par les hommes » : l'hommage de Ségolène Royal à son héroïne d'enfance explique sa personnalité, son parcours. C'est sa photo préférée. Elle date du 17 juin 1988. Ségolène Royal pose en tailleur fleuri, le regard nimbé d'une tendresse infinie, la pupille dans l'axe de l'objectif. Elle tient négligemment dans ses bras son fils Julien, beau bébé de 6 mois, qui boit consciencieusement son biberon. Dans ce couple, chacun vaque à ses occupations. L'enfant s'alimente. La mère nous aimante. Ségolène Royal se donne à voir. Elle poursuit son ode à la Vierge d'Orléans, en rappelant combien les puissants l'ont raillée, jalousée, méprisée, tout comme elle auÂjourd'hui. Oui, Jeanne d'Arc a, « dans un monde confisqué par les hommes, commis le triple sacrilège : être une femme stratège, une femme de guerre et une femme de Dieu. Et tout cela, pire offense encore, en ne venant de rien et en n'étant rien ». Au terme de son discours, Ségolène lui promet que d'autres « Jeanne, partout dans le monde » se lèveront. Cette cérémonie est fondatrice de l'acte de naissance politique de Ségolène Royal. Jeanne était vierge ? Ségolène sera mère, quatre fois. Mais elle portera, elle aussi, le flambeau de la morale. Elle partira en guerre contre le porno chic, la télé-réalité, le laxisme à l'école et dans les familles, le bizutage, le machisme, le cynisme des baby-boomers issus de Mai-68. Elle boute les libertins, les libertaires, la gauche caviar hors les murs. Elle milite pour le retour de Thierry la Fronde, équivalent masculin de Jeanne d'Arc, sur le petit écran. « Sainte Ségo » est en croisade. Elle guerroie dans le pays réel, pas dans les cénacles du VIe arrondissement. Elle agace, mais engrange dans la France profonde. « Je ne sais pas si elle a entendu des voix, mais elle en a gagné beaucoup ces dernières années, reconnaît ironiquement un membre de la direction du PS. Depuis vingt ans, elle vit la politique comme une succession de batailles. Elle est candidate à tout. Je ne sais pas si son père était un vrai général. Mais Ségolène est une vraie combattante. » Son armure ? Cette foi inébranlable dans son destin. Sa fêlure ? Certaines grenouilles de bénitier lui reprochent de vivre dans le péché, de ne pas avoir épousé François Hollande, le père de ses quatre enfants. Les grincheux ne savent pas qu'elle est une fille de divorcés. En 1972, ses parents se sont séparés. Hélène la soumise a craqué. Elle a quitté l'enfer du père. Elle est venue se réfugier chez sa fille, étudiante à Nancy. Fou de colère, Jacques Royal refuse de subvenir aux besoins de sa femme. Ségolène le poursuit en justice. La procédure dure près de dix ans. La justice finira par donner raison « aux femmes ». Ségolène ne verra plus son père jusqu'à sa mort, en 1982. Forcément meurtrie par la violence de cette rupture, la femme politique reste pudique sur cet épisode, mais n'oublie pas. Sur les questions de la liberté des femmes, elle a les nerfs à fleur de peau. D'où la relation épouvantable qu'elle entretient avec Lionel Jospin, qu'elle considère comme un « macho de base ». Entre les deux, le courant ne passe pas. Pour lui, Ségolène Royal, selon son expression, « est un ovni ». Le retraité de l'île de Ré n'a jamais vraiment compris sa voisine poitevine. Il est né dans une famille de gauche. Elle vient d'un milieu ultra-conservateur, pour ne pas dire d'extrême droite. Il n'a pas le goût de la terre. Elle adore porter des bottes crottées. Sans doute, le vieil animal politique a-t-il senti la furieuse ambition de cette femme incontrôlable. « Elle joue perso, répète-t-il. Elle n'a pas le sens du collectif. » Jospin l'ex-trotskiste n'aime pas Royal la bigote, ancienne pensionnaire de Notre-Dame d'Epinal. Il n'aime pas sa morgue. Il la juge sans scrupules. Une preuve ? Quand Pierre Bérégovoy la nomme ministre de l'Environnement, en 1992, elle oublie de lui dire qu'elle est enceinte de quatre mois. « Sinon, il ne m'aurait pas choisie », avoue-t-elle. En 1995, elle fait savoir qu'elle se verrait bien candidate socialiste à l'élection présidentielle. Déjà . En 1997, elle revendique sans complexe la présidence de l'Assemblée nationale contre Laurent Fabius. Ceux qui la connaissent bien savent qu'elle a toujours visé très haut. Au plus haut des cieux ? Dans son irrésistible ascension, elle a connu tout de même quelques turbulences. Comme en 1985, lors de l'affaire du Rainbow Warrior. Elle est alors conseillère de François Mitterrand, à l'Elysée. Qui a organisé l'opération de sabotage du bateau écologiste ? Un de ses frères, officier de la DGSE, responsable de l'instruction des nageurs de combat de la base d'Aspretto. L'information sera soigneusement « protégée » pendant vingt ans. Elle est révélée aujourd'hui dans le livre de Marie-Eve Malouines et de Carl Meeus, La Madone et le Culbuto (éditions Fayard), qui suit pas à pas l'histoire singulière du couple Hollande-Royal. Une saga où l'on découvre la volonté de fer de Madame la présidente, impitoyable avec l'ennemi. Et tendre avec son « concubin », le seul homme peut-être avec qui elle n'est jamais entrée en guerre. La politique va-t-elle l'obliger à modifier ce scénario idyllique ? Jeanne d'Arc peut-elle devenir Cruella ? C'est le rêve secret de Jospin et de quelques autres. Que ce couple politique singulier, unique, implose dans la dernière ligne droite. Au moment du choc des ambitions. L'ancien apparatchik ne croit pas à ce tandem tellement moderne, tellement différent. A un moment ou à un autre, il y aura un bug. L'armure de la madone des sondages va forcément se fissurer. Ses ambiguïtés politiques apparaîtront. Derrière la pasionaria, la dame patronnesse commettra quelques bourdes. La Vierge à l'enfant perdra son sourire radieux. L'ovni s'écrasera. Ses adversaires oublient que Ségolène a deux alliés de poids : l'opinion et... Jeanne la Pucelle. Que lui conseillera-t-elle à l'heure de l'affrontement Serge RAFY. |




